Merci, Madame la Vice-Rectrice. C’était extraordinaire. Je ne pense pas avoir tant à ajouter, mais je vais dire quelques mots.
Monsieur le Vice-Premier Ministre, Madame la Vice-Rectrice, chercheurs, étudiants, distingués invités, mon frère.
C’est un immense privilège de me joindre à vous ici, au Trinity College, dans le cadre de cette première conférence nommée en l’honneur d’une personne vraiment remarquable.
Après une vie entière au service de la paix, l’œuvre fondamentale du général John de Chastelain a contribué à forger et à mettre en œuvre l’Accord du Vendredi saint.
La paix n’est jamais acquise. Elle ne peut pas être instaurée d’un simple trait de plume. Elle est négociée, construite et incarnée par des personnes courageuses et compatissantes comme le général de Chastelain.
C’est un privilège pour moi de prendre la parole en votre honneur.
Tout comme c’est un honneur d’être au Trinity College Dublin. C’est bien plus qu’une université. C’est une source inépuisable d’idées, d’inventions et de clarté morale.
Certaines des plus grandes contributions du monde occidental aux sciences, aux arts et à la littérature trouvent leurs racines ici.
Des diplômés de Trinity ont inventé la turbine à vapeur et le stéthoscope moderne. Ils ont été des pionniers de la radiothérapie et de l’algèbre linéaire et ont inventé le terme « électron ».
Ils ont fait découvrir au monde le comte Dracula, Dorian Gray, Gulliver et Godot, qui devrait arriver d’une minute à l’autre.
Les étudiants de Trinity poursuivent cet héritage. Et les Canadiennes et Canadiens partagent cette quête.
Aujourd’hui, je parlerai de l’importance de la relation entre le Canada, l’Irlande et l’Europe.
De notre vision transatlantique commune et unique.
Du choix auquel nous sommes confrontés : être déterminants, influents et une force pour le bien au cours du siècle à venir.
Et de l’impératif qui est le nôtre : bâtir avec ambition et bâtir ensemble, guidés par nos valeurs et notre perspective communes.
Le Canada et l’Irlande sont des nations transatlantiques.
Il y a 15 siècles, saint Brendan le Navigateur, un Irlandais, s’est tenu sur le rivage de l’Irlande et a regardé vers l’ouest.
Il a construit un currach et, avec ses compagnons, a pris la mer vers l’inconnu, guidé par la foi, la curiosité et la conviction que ce qui se trouvait à l’ouest valait la peine d’être découvert.
Ces navigateurs irlandais ont compris que l’Atlantique ne séparait pas les mondes. Il les reliait.
Des siècles plus tard, quand la civilisation occidentale traversait une période de bouleversements profonds, des moines irlandais ont recueilli, enluminé et préservé les livres et les idées qui se perdaient dans le tumulte.
Platon et Aristote pour la raison. Horace et Homère pour la poésie. Le Livre de Kells pour la prière.
Cette tradition s’est poursuivie ici, au Trinity College, qui est devenu un centre des Lumières irlandaises, d’abord comme refuge pour le débat et le savoir, puis comme phare de sagesse et de vérité.
Dans ces salles de classe, des auteurs, des artistes, des économistes et des philosophes irlandais se servaient des idées comme saint Brendan de son currach : pour relier les mondes.
Rien n’indique si saint Brendan et ses compagnons ont accosté au Canada, mais le premier Irlandais à avoir officiellement fait le voyage fut Tadhg O’Brennan, du comté de Kilkenny, arrivé au Québec en 1661.
Je tiens également à souligner que son 11e petit-fils, Scott Gilmore, est présent aujourd’hui.
O’Brennan a été suivi par des vagues de migration, et les Irlandais sont devenus l’une des plus grandes communautés du Canada. Ils n’ont pas hérité d’un pays achevé. Ils ont contribué à en faire le pays unique, fort et fier qu’il est aujourd’hui.
Le révolutionnaire irlandais Thomas D’Arcy McGee est devenu un Père de la Confédération canadienne – une contribution que nous avons commémorée en donnant son nom au pub le plus proche de mon bureau.
John McCaul, diplômé de ce collège, est devenu le deuxième président de l’Université de Toronto. Il a façonné les premières années de l’établissement et placé la barre haut pour ses ambitions.
Louise McKinney, dont la famille a émigré du comté de Cavan vers l’Alberta, est devenue la première femme élue à une législature dans l’Empire britannique.
Des ouvriers irlandais ont construit l’un des premiers grands projets de construction nationale du Canada – le canal Rideau –, que je traverse chaque jour pour me rendre au Parlement et sur lequel les habitants font du patin chaque hiver.
Au fil des décennies, notre relation s’est renforcée.
Aujourd’hui, nos deux nations n’ont jamais été aussi connectées : par l’Atlantique, par le sang, par les idées, par le commerce.
Au cours des 10 dernières années, nos échanges commerciaux ont augmenté de 150 %.
Le Canada est aujourd’hui le quatrième partenaire commercial de l’Irlande hors de l’Union européenne (UE).
Plus de 75 entreprises canadiennes sont présentes en Irlande et plus de 26 000 personnes y travaillent. Les entreprises irlandaises emploient plus de 30 000 personnes au Canada.
Chaque année, près d’un demi-million de déplacements ont lieu entre le Canada et l’Irlande, à mesure que des étudiants, des touristes, des entrepreneurs et des amis tissent des liens toujours plus étroits entre nos nations.
Cela ne devrait pas nous surprendre.
St. John’s, à Terre-Neuve, est 1 700 kilomètres plus proche de l’Irlande que de Vancouver. Il faut trois heures de moins pour s’y rendre en avion.
Nous sommes plus que des partenaires : nous sommes une famille – des frères et des sœurs –, à la fois au sens propre et au sens figuré.
Nos troupes ont servi ensemble dans des missions de maintien de la paix, de Chypre au Timor oriental.
Nos scientifiques ont fait des découvertes ensemble, en physique quantique et en géologie.
Nous partageons les valeurs de durabilité, d’inclusion, de solidarité et de dignité pour tous. Nous sommes tous les deux des nations bilingues et fières de l’être.
Nous sommes résolus à bâtir des économies fortes dans le but de créer des sociétés justes.
Des sociétés justes où on prend soin des plus vulnérables. Des sociétés justes où chacun peut aimer qui il veut. Où chacun peut être pleinement lui-même et avoir une chance de s’épanouir.
Grâce à notre histoire et à nos valeurs communes, nous avons établi une vision transatlantique unique, ancrée dans une conviction simple, mais profonde :
Que nous sommes plus forts lorsque nous sommes unis.
Que notre prospérité croît lorsqu’elle est partagée.
Et que nous sommes les gardiens de nos terres.
Edmund Burke, diplômé de Trinity, décrivait la société comme un partenariat « entre ceux qui sont vivants, ceux qui sont morts et ceux qui sont à naître ».
Bien avant la mondialisation, Burke avait compris que les sociétés ne s’épanouissent pas dans l’isolement, mais grâce à des réseaux de liens, d’obligations et de confiance qui s’étendent au-delà des frontières et des générations.
Cela veut dire adapter et améliorer les institutions tout en préservant ce qui fonctionne.
Et bâtir avec rapidité, avec ambition et à grande échelle, tout en restant ancrés dans des valeurs durables.
Et pour le Canada et l’Irlande, cela veut dire puiser notre force dans nos relations étroites.
Il s’agit d’une tâche urgente, car le monde change rapidement.
L’Irlande et le Canada traversent une rupture mondiale, et non une transition graduelle.
L’ordre fondé sur des règles instauré après la Guerre froide s’effondre.
Les institutions multilatérales se sont affaiblies. L’intégration économique est instrumentalisée.
Le système commercial international sur lequel nous avons compté pendant des décennies est en train de disparaître.
En même temps, de nouvelles technologies – de l’intelligence artificielle (IA) à la cybernétique et au quantique – transforment la nature de la guerre, la structure de l’économie et les possibilités de progrès humains.
Les changements climatiques ne sont plus qu’une menace : ils sont là. Le mois dernier, l’Irlande a connu le mois de mai le plus chaud jamais enregistré. L’année dernière, au Canada, des forêts plus vastes que l’Irlande ont brûlé en raison de la sécheresse et de la chaleur.
Les conflits mondiaux s’élargissent et évoluent. Ils sont plus qu’armés : ils sont économiques, sociaux et technologiques.
Le Canada, l’Irlande et l’Europe sont de plus en plus vulnérables à des menaces autrefois lointaines qui les touchent maintenant immédiatement.
Au cœur de cette rupture, le Canada, l’Irlande et l’Europe peuvent jouer un rôle central, être puissants et être porteurs de sens. Ils peuvent incarner une force pour le bien.
Jouer un rôle central, parce que nous sommes la région la plus connectée : entre nous et avec le monde.
Le Canada a conclu 16 accords de libre-échange dans 51 pays qui englobent 1,5 milliard de consommateurs et près des deux tiers du PIB mondial. Nous sommes en voie de doubler cet accès aux marchés cette année.
L’UE maintient un accès préférentiel à plus de 80 pays partenaires, ce qui en fait le premier partenaire commercial de 80 nations dans le monde.
Puissants, parce que nous avons la capacité d’agir ensemble.
Réunis, nous avons une population plus de deux fois supérieure à celle des États-Unis, une industrie d’exportation culturelle plus importante, un PIB de taille comparable et des dépenses en R-D comparables.
Notre budget de défense combiné est deux fois supérieur à celui de la Chine.
Nous avons la majorité des 100 meilleures universités du monde et la moitié de ses lauréats du prix Nobel.
Ensemble, nous formons l’un des plus grands blocs économiques, culturels, technologiques, financiers et militaires du monde.
Et porteurs de sens, une force pour le bien, parce que nous protégeons les valeurs des droits de la personne, de la dignité et du pluralisme qui nous sont chères.
Comme le disait la maxime d’Edmund Burke, le Canada et l’Irlande reconnaissent leur dette envers ceux qui ont bâti notre patrimoine et le devoir qu’ils ont envers ceux qui viendront après nous.
Tout comme les moines irlandais ont préservé, copié et enseigné le savoir classique à l’âge des ténèbres, nous devons préserver et défendre nos valeurs, nos traditions et nos intérêts pendant cette rupture.
Pour y arriver, nous devons bâtir à nouveau, comme nous l’avons fait dans le passé.
En 1866, des ingénieurs ont posé le câble télégraphique au fond de l’océan Atlantique – de l’île de Valentia, au large du comté de Kerry, jusqu’à Heart’s Content, à Terre-Neuve.
À l’époque, cela était jugé extrêmement ambitieux et terriblement coûteux. Les tentatives précédentes avaient échoué. Cela repoussait les limites du possible.
Ce câble a ouvert la voie au monde moderne. Des messages et des idées qui prenaient auparavant des semaines à traverser l’océan par bateau pouvaient désormais arriver en quelques minutes.
Pensez que la bibliothèque du Trinity College compte six millions d’ouvrages imprimés : le savoir accumulé au fil des siècles.
Le temps que je finisse cette phrase, l’équivalent du contenu entier de cette bibliothèque aura traversé l’océan, dans un sens et dans l’autre, plus de 40 fois.
Voilà ce qui est possible lorsque le Canada et l’Irlande choisissent de bâtir avec ambition, de bâtir ensemble.
Pour parler concrètement, permettez-moi de souligner trois principes qui peuvent nous aider à établir les éléments clés d’un nouvel ordre mondial conforme à nos valeurs.
Premièrement, à mesure que les exigences de la souveraineté évoluent, nous devons évoluer aussi.
À l’heure actuelle, de nombreux pays concluent qu’ils doivent acquérir une plus grande autonomie stratégique, et cette impulsion est compréhensible.
Lorsque les règles ne nous protègent plus, nous devons nous protéger nous-mêmes. Un pays incapable de se nourrir, de s’approvisionner en énergie ou de se défendre dispose de peu d’options.
Au XXIe siècle, la sécurité économique et la prospérité de nos pays vont bien au-delà de l’alimentation, de l’énergie conventionnelle et de la défense, aussi importants et fondamentaux soient-ils.
Aujourd’hui, la souveraineté exige un accès fiable aux communications spatiales et aux semi-conducteurs. Elle exige un accès sans entrave à l’IA, aux minéraux critiques, aux systèmes de paiement, aux technologies d’énergie propre et aux vaccins.
Parce que les gouvernements et les entreprises ont longtemps privilégié l’efficacité à la résilience, nous avons tous développé des chaînes d’approvisionnement et des relations commerciales qui créent des dépendances faisant que l’intégration économique peut mener à la subordination plutôt qu’être un atout.
L’impératif stratégique du Canada est de bâtir des capacités souveraines et la résilience dans ces secteurs névralgiques.
Le Canada accélère la mobilisation de 1 000 milliards de dollars en investissements dans l’énergie, l’IA, les minéraux critiques et de nouveaux corridors commerciaux. Nous doublons notre réseau électrique, investissons dans le quantique et renforçons notre sécurité alimentaire.
Deuxièmement, on ne peut bâtir une véritable souveraineté dans l’isolement; la diversification et les partenariats sont essentiels.
Le Canada s’attache à bâtir un vaste réseau de liens : des coalitions spéciales qui fonctionnent, enjeu par enjeu, avec des partenaires qui s’entendent suffisamment pour agir ensemble.
C’est pourquoi nous avons été le premier pays non européen à se joindre à l’initiative Agir pour la sécurité en Europe (SAFE) de l’UE, son programme d’approvisionnement dans le secteur de la défense.
C’est pourquoi nous avons signé plus de 20 nouveaux accords économiques et accords de sécurité sur cinq continents au cours de la dernière année.
C’est pourquoi nous défendons l’idée de bâtir un pont entre le Partenariat transpacifique et l’UE, ce qui créerait un bloc commercial de 1,5 milliard de personnes.
Et pour aider à résoudre des problèmes mondiaux alors que l’ordre fondé sur des règles est menacé, nous adoptons une approche à géométrie variable.
En d’autres termes, bâtir des coalitions axées sur des enjeux précis.
De l’IA avec l’Inde et l’Australie aux minéraux critiques avec le G7, en passant par l’énergie nucléaire avec l’Afrique du Sud.
Dans un monde de rivalité entre grandes puissances, les puissances intermédiaires ont un choix : se disputer les faveurs ou s’unir pour créer une troisième voie qui aura du poids.
Les nations qui investissent dans leurs propres capacités dans les secteurs stratégiques – et qui s’allient à des partenaires partageant les mêmes valeurs – multiplieront leur force.
Elles deviennent un bloc plus efficace pour dissuader l’agression, protéger leurs chaînes d’approvisionnement et réaliser leurs intérêts économiques fondamentaux.
Le Canada et l’Irlande sont bien placés pour saisir ce moment.
Nous pouvons bâtir dans les domaines de la technologie, des biotechnologies et de l’agroalimentaire en tirant parti de nos forces, de notre confiance mutuelle et de nos ambitions, parce que nous partageons les valeurs qui unissent nos communautés et nos entreprises.
Nous savons que ce n’est pas seulement ce que nous bâtissons, mais aussi comment nous le bâtissons. Nous devons bâtir de manière inclusive, durable et solidaire.
Nous pouvons bâtir un monde plus résilient, plus prospère et plus durable pour nos enfants.
Un monde où un réseau de liens nous prépare mieux aux chocs futurs.
Un monde véritablement multipolaire, où les puissances intermédiaires jouent un rôle modérateur.
Et, surtout, un monde plus humain – juste, honnête et empreint de compassion.
Permettez-moi de conclure cette première conférence de Chastelain en réfléchissant à la nature de la grande réalisation du général.
Il a imaginé de meilleures possibilités que d’autres ne voyaient pas.
Il était ambitieux.
Il comprenait le pouvoir des liens, des obligations et de la confiance.
Pour nous qui sommes réunis ici afin d’honorer son héritage, voici notre mission :
Nous devons imaginer de meilleures possibilités.
Nous devons reconnaître l’importance de notre vision commune du monde et tisser des réseaux de liens, d’obligations et de confiance, au-delà des frontières et des générations.
Si nous y parvenons, si nous bâtissons ensemble et avec la même ambition, nous pourrons façonner un avenir digne de « ceux qui sont vivants, ceux qui sont morts et ceux qui sont à naître ».
Merci.
Go raibh maith agat.