Transcription - Le premier ministre Carney prononce une allocution devant le Parlement européen
Le premier ministre Carney prononce une allocution devant le Parlement européen
Alors, Madame, Madame la Présidente Metsola, chère Roberta, Madame la Présidente von der Leyen, chère Ursula, membres honorables du Parlement européen, collègues distingués, je veux vous remercier de m’accorder l’honneur de prendre la parole devant vous en ce début de session décisive. Je vous parlerai aujourd’hui de la manière dont notre réponse, notre réponse à la rupture géopolitique actuelle devrait intégrer une nouvelle dimension. Mais tout d’abord, j’aimerais évoquer un élément plus ancien, quelque chose qui remonte à bien avant les relations entre l’Union européenne et le Canada, car la profondeur de nos liens ne se mesure pas avec des échanges commerciaux, ni n’est inscrite dans nos traités. Nos liens sont profondément enracinés dans nos terres.
Au cœur de l’Allemagne, au-dessus de Weimar, se trouve une crête boisée appelée l’Ettersberg. Et pendant des décennies, Goethe s’y promenait, y réfléchissait et y écrivait. Un chêne situé sur cette crête a pris son nom, véritable monument vivant dédié aux idéaux les plus élevés de la culture européenne. Alors que le XXe siècle prenait un sombre tournant, ce même chêne se retrouva prisonnier derrière les barbelés de Buchenwald, témoin silencieux de la plus grave défaillance morale de l’humanité. Goethe avait compris qu’il fallait se battre pour les grands idéaux, que les valeurs ne se défendent pas toutes seules. En effet, à la fin de Faust, la dernière vision du vieil homme est celle d’un peuple libre sur une terre libre. « Nur der verdient sich Freiheit wie das Leben, / Der täglich sie erobern muß. » Seul mérite la liberté et la vie, celui qui chaque jour doit les conquérir. Chaque jour. Pas une seule fois, ni 1945, ni en 1956, ni en 1989. Chaque jour, y compris aujourd’hui.
La liberté a été conquise grâce à l’héroïsme des Européens pendant la guerre. Elle a été cultivée par les fondateurs de la Communauté européenne du charbon et de l’acier après la guerre. Elle a été favorisée par la création de la Communauté européenne. Elle a été préservée par la mise en place de l’Union européenne. Et elle s’est développée grâce à son élargissement après la chute du mur de Berlin.
Les valeurs représentées par le chêne de Goethe ont également perduré, en partie parce que les idéaux qui sont nés à l’ombre de ses branches ont traversé l’Atlantique. En 1917, au milieu des ravages causés par la bataille de la crête de Vimy, un jeune lieutenant canadien nommé Leslie Miller a ramassé une poignée de glands dans ce paysage européen dévasté. Il les a rapportés chez lui et les a plantés dans le sol canadien, à Milliken, en Ontario, où ils ont donné naissance à une forêt majestueuse. Un siècle plus tard, un formidable cycle de renouveau s’est achevé parce que des greffons issus des chênes canadiens de Leslie Miller ont été rapatriés en France et replantés sur la même crête de Vimy où ils avaient vu le jour. C’est l’essence même du partenariat entre le Canada et l’Union européenne. Des semences, des valeurs, des idées, des échanges commerciaux, des personnes et des progrès qui, depuis des siècles, voyagent d’un côté à l’autre de l’Atlantique. Nous ne sommes pas des alliés des beaux jours. Nous ne cherchons pas à conclure des accords à somme nulle. Notre engagement en faveur de l’État de droit et notre défense inébranlable de la dignité humaine, de la liberté individuelle et de la démocratie partagent les mêmes racines profondes. Ils sont animés par le même dévouement indéfectible. Nous défendons des valeurs communes, pour lesquelles nous nous sommes toujours battus et que nous devons continuer à défendre sans relâche. Nous croyons qu’une économie forte n’est pas une fin en soi, mais le moyen de parvenir à une société juste. Nous nous engageons… nous nous engageons à être les gardiens de notre patrimoine naturel. Nous croyons que notre prospérité s’accroît lorsqu’elle est partagée. Ces valeurs, elles sont une question de choix, et non de hasard. Dans ses écrits, Goethe a emprunté un terme aux chimistes de son époque : Wahlverwandtschaft, qui est l’affinité élective entre différents éléments qui s’associent en raison de leur force d’attraction naturelle. Le Canada et l’Europe ne sont pas liés par la géographie, même si nos amis danois savent que nous partageons une frontière de 3 000 km dans l’Arctique. Nous sommes liés par une affinité – élective, choisie et renouvelée, et rendue plus forte par ces mêmes caractéristiques.
Aujourd’hui, nos sociétés sont secouées par de nouvelles tempêtes. Les bouleversants… les bouleversements, pardon, liés aux changements climatiques, l’érosion des normes démocratiques, l’utilisation du commerce comme arme. Les institutions multilatérales sur lesquelles nous comptions ont été affaiblies. La souveraineté et l’ouverture sont aujourd’hui difficiles à concilier. L’intégration économique est désormais utilisée comme une arme et les droits de douane comme un moyen de pression. Les mécanismes financiers ont été utilisés à des fins de coercition. Les chaînes d’approvisionnement constituent des points faibles à exploiter. La technologie transforme la nature de la guerre, la structure des économies et la capacité des États à gouverner. Les plateformes technologiques aspirent à la souveraineté. Elle veut fixer les conditions d’accès. Elle veut dicter les règles en matière de la réglementation et même les contourner. Elle veut contrôler nos données, répandre les désinformations, voler l’enfance de nos enfants.
C’est une combinaison qui donne lieu à une violente tempête. Un arbre isolé peut y succomber. Mais pas une forêt. Et c’est parce que sous le sol de la forêt, les racines d’un chêne s’entrelacent avec celles de ses voisins, échangent des nutriments et se renforcent mutuellement, créant ainsi un écosystème résilient et autosuffisant. Ensemble, le Canada et l’Union européenne peuvent consolider leur position pour défendre leurs valeurs tout en offrant un cadre protecteur permettant à leurs citoyens de s’épanouir. C’est une question de souveraineté. De notre capacité à vivre comme nous l’entendons. Il s’agit des libertés pour lesquelles nous devons nous battre, jour après jour parce que la souveraineté exige de la résilience, c’est-à-dire la capacité à résister aux chocs. La souveraineté, aujourd’hui, ne se limite plus à notre capacité à nous nourrir, à nous approvisionner en énergie et à nous défendre. Elle nécessite désormais un accès sûr à l’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs, aux minéraux critiques, aux systèmes de paiement, aux technologies d’énergie propre, aux vaccins et aux communications spatiales. Et nous présentons tous d’importantes lacunes dans ces capacités stratégiques, et nous comptons chacun sur des États ou des entreprises individuelles pour les combler. Et cela crée des vulnérabilités, en particulier lorsque des entreprises prétendument « mondiales » se révèlent, en cas de crise, être des acteurs nationaux. Combler ces lacunes n’est pas possible individuellement, mais c’est tout à fait réalisable collectivement. Le Canada et l’Europe sont forts individuellement. L’Europe et le Canada sont encore plus forts ensemble.
Les institutions dont nous avons hérité sont organisées selon des critères géographiques. Les capacités stratégiques dont nous avons besoin sont quant à elles organisées selon des critères fonctionnels. Excusez-moi. Nous pouvons nouer des alliances en fonction des besoins, à condition de faire preuve d’audace et de détermination. Et Nous ne devons pas nous laisser intimider par l’ampleur apparente de la tâche. Tout comme la domination est l’arrogance de l’hégémon, la perfection est l’ennemie du bien. Les principes économiques sont clairs : l’influence des plus puissants dans une relation d’exploitation disparaît bien avant que l’indépendance totale ne soit atteinte parce que la souplesse constitue un atout. L’objectif n’est pas l’autosuffisance, mais bien la résilience collective. Et c’est cet avantage mutuel qui constitue le fondement même d’un partenariat plus étroit entre le Canada et l’Europe. L’Europe dispose de nombreux atouts : une grande puissance économique, des capacités de recherche avancées, une industrie manufacturière de pointe. Elle a la capacité et la volonté d’établir des normes que le monde adopte fréquemment, et elle possède une base industrielle de défense qui connaît actuellement une reconstruction rapide. Le Canada offre quant à lui des ressources énergétiques considérables, et ce, sous toutes les formes, essentielles à la transition. Nous disposons de l’un des plus grands gisements mondiaux de minéraux critiques. Il compte également sur des compétences de pointe dans les domaines de la conquête de l’espace, de l’IA et de l’informatique quantique. Il possède l’un des systèmes bancaires les plus solidement établis au monde, ainsi que des fonds de retraite parmi les mieux gérés. Il jouit d’une position géographique unique dans l’Arctique ainsi que d’un accès privilégié aux réseaux de l’Atlantique et du Pacifique. Et là où nos forces diffèrent, elles se complètent. Là où elles se recoupent, elles créent une véritable synergie. Et le simple fait de les combiner suffit à catalyser de nouvelles possibilités. Nous devrions miser sur les atouts de chacun de manière délibérée, systématique et rapide. Nous avons déjà commencé, et je remercie ce parlement. Nous avons déjà posé les premiers jalons avec l’AECG, l’un des accords commerciaux les plus fructueux du monde. Merci.
Et je remercie la présidente von der Leyen, la présidente Costa, pour l’accord de partenariat stratégique que nous avons conclu en juin. Nous travaillons à le développer, à le consolider. Nous avons également commencé à tirer parti de l’adhésion du Canada à l’instrument SAFE en tant que premier membre non européen. Mais il faut reconnaître que l’écosystème que nous avons mis en place ne suffit pas encore à soutenir la vigueur des bouleversements avec lesquels nous devons composer. Il n’évolue pas non plus assez rapidement pour suivre le rythme de ces profondes transformations. Hier, la présidente von der Leyen a évoqué la nécessité d’aller au-delà de l’AECG pour créer une alliance axée sur l’avenir, ouvrant ainsi la voie à une adhésion du Canada à l’Union européenne en tant que premier membre associé.
Nous, le Canada… le Canada salue cette ambition. Je tiens à vous dire que les sondages montrent qu’une majorité écrasante de Canadiennes et de Canadiens est favorable à des liens beaucoup plus étroits avec l’Europe. Une alliance pour l’avenir est une approche positive unique que nous définirons ensemble, en nous appuyant sur nos atouts communs et en nous fondant sur nos valeurs communes. Mais permettez-moi de profiter de l’occasion pour exposer sans détour ce que propose le Canada. Le Canada et l’Europe doivent garantir leur autonomie stratégique en approfondissant la collaboration dans l’ensemble des secteurs stratégiques, notamment les minéraux critiques, les capacités industrielles de défense, l’IA et la puissance de calcul, la sécurité énergétique, l’espace, ainsi que les services financiers et les paiements. Nous devons travailler à la mise en place d’un régime de commerce numérique intégré pour les biens non agricoles et différents services. Nous devrions renforcer nos liens entre nos peuples, en permettant à nos jeunes de travailler, d’étudier et de vivre où ils le souhaitent, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique. L’adhésion du Canada au programme Erasmus+ offrirait à vos étudiants et aux nôtres plus d’occasions d’étudier dans certaines des meilleures universités du monde, d’élargir leurs horizons et de tisser ces liens durables qui soutiendront notre alliance pour l’avenir.
La participation du Canada à la prochaine génération du programme Horizon nous permettrait de mettre en commun nos ressources, de coopérer dans le domaine des technologies de pointe et de tirer parti de nos instituts de recherche et de nos universités de renommée mondiale. Hier… Hier, la présidente von der Leyen a annoncé une nouvelle société européenne consacrée aux matières premières essentielles, chargée d’obtenir et de constituer des stocks des matières premières nécessaires à la fabrication des voitures électriques, des puces électroniques et des batteries, ainsi qu’aux technologies propres et à la défense. Je tiens à souligner que le Canada dispose de gisements de plus de 34 minéraux critiques et que nous figurons parmi les principaux producteurs des dix minéraux les plus importants pour la transition énergétique. Notre alliance peut contribuer à répondre aux besoins de l’Europe en matière d’approvisionnement fiable, à la volonté du Canada de se doter de capacités de transformation de pointe, ainsi qu’à notre objectif commun de créer des chaînes de valeur complètes dans le cadre de la transition énergétique et de notre défense. Le Canada peut fournir du GNL et de l’hydrogène à grande échelle afin de contribuer à la sécurité énergétique de l’Europe, notamment en développant de nouvelles infrastructures portuaires dans notre Grand Nord et sur notre côte est et en tirant parti de celles-ci. Et le Canada, quant à lui, peut tirer parti de votre leadership dans de nombreuses technologies liées à l’énergie propre. Nous pouvons mettre en commun de nouvelles capacités de calcul souveraines et établir des connexions haut débit plus sûres entre l’Europe et l’Asie grâce à notre situation géographique commune. Le Canada et l’Europe peuvent unir leurs forces pour élaborer des protocoles de sécurité en matière d’intelligence artificielle, coordonner des normes communes et accroître la transparence, tout en élaborant des applications afin que nos gouvernements et nos entreprises puissent mieux servir nos citoyens. Le Canada et l’Europe devraient envisager de mettre en place un marché intégré des services financiers afin d’élargir le choix et de réduire les coûts pour nos citoyens, d’améliorer l’accès au capital pour nos entreprises, tout en conservant notre résilience financière, déjà parmi les meilleures au monde. Ce ne sont là que quelques-unes des possibilités. Toutefois, l’essentiel réside dans le fait que les possibilités qu’offre une alliance pour l’avenir découlent de nos valeurs communes, de la compatibilité de nos systèmes et de la complémentarité de nos atouts. En approfondissant et en élargissant nos relations, nous renforcerons notre souveraineté, améliorerons l’accessibilité financière, les perspectives d’avenir et la sécurité de nos citoyens, sans compromettre notre capacité à mener notre vie comme nous l’entendons. Je tiens aussi à préciser ce que je ne propose pas. Je ne propose pas de créer un troisième bloc pour devenir une grande puissance rivale aux manières simplement plus courtoises. Nous ne cherchons pas à accroître notre pouvoir dans le but de dominer les autres. Au contraire, nous visons la résilience afin que personne ne puisse contrôler nos marchés ouverts, porter atteinte à notre souveraineté, menacer notre intégrité territoriale ou compromettre nos libertés, nos démocraties et notre État de droit. Ce sont ces motivations, ces motivations fondamentales auxquelles s’ajoute notre force latente, montrent que nous pouvons contribuer à établir un nouvel ordre mondial juste, stable et universellement prospère.
Une alliance entre le Canada et l’Union européenne servirait également de modèle pour d’autres démocraties. Une alliance qui ne se définit pas par ce à quoi nous nous opposons, mais par ce que nous défendons : la liberté, la solidarité, la prospérité, le développement durable. Une alliance qui renforce la résilience grâce à ce qu’elle nous permet de faire pour nos citoyens et à ce que nos citoyens peuvent faire pour eux-mêmes. Une alliance suffisamment forte pour que personne ne puisse dicter nos choix. Suffisamment ouverte pour que d’autres puissent y adhérer. Fondée sur des principes suffisamment solides pour que notre force vienne soutenir le droit international plutôt que de le remplacer.
Et pour conclure, mon pays, on dit souvent que le Canada est devenu un pays lors de la bataille de la crête de Vimy. Et il est certain que les milliers de Canadiennes et de Canadiens qui ne sont pas revenus de cette bataille ont sacrifié leur vie pour une cause bien plus grande qu’eux-mêmes. L’un de ceux qui sont rentrés chez eux s’est d’abord arrêté pour ramasser quelques glands et aujourd’hui, ces mêmes chênes de Vimy poussent au Canada et en France, preuve vivante que ce que nous cultivons ensemble peut survivre à l’hiver le plus sombre et refleurir. Alors profitons-en pour nourrir ces racines, élargir cette canopée et faire pousser une forêt transatlantique sous laquelle nos citoyens pourront s’épanouir en tant que personnes libres sur une terre libre tous les jours. Merci beaucoup.