Bonjour tout le monde.
Nous sommes réunis ici sur le territoire traditionnel non cédé de la Nation algonquine anishinaabe.
Cette reconnaissance du territoire témoigne de l’histoire commune des habitants de ce pays. Puissions-nous poursuivre sur la voie de la vérité et de la réconciliation ensemble, par nos gestes autant que nos paroles.
Il est tout à fait à propos d’être au Musée des beaux-arts du Canada, ce matin.
Il y a 146 ans, à quelques rues d’ici, à l’hôtel Clarendon, l’Académie canadienne des arts tenait sa toute première exposition.
Cette académie était une vision portée par le gouverneur général de l’époque, le marquis de Lorne, et par son épouse, Son Altesse Royale la princesse Louise. Ils étaient d’avis qu’une jeune Confédération avait besoin d’institutions dans lesquelles elle pouvait s’incarner – et grâce auxquelles le monde entier pourrait la connaître.
Ce soir-là, 388 œuvres d’art étaient exposées au Clarendon. Elles allaient devenir le point de départ de ce musée, qui aujourd’hui détient une collection de plus de 17 000 œuvres d’art canadiennes, autochtones et étrangères.
Le Canada s’est construit sur les fondations de trois peuples : les peuples autochtones, les Français et les Britanniques. Les peuples autochtones ont parcouru le continent, se sont occupés de ses terres et de ses eaux et ont bâti des réseaux d’échanges d’un océan à l’autre pendant des milliers d’années avant l’arrivée des Européens.
Les Français ont façonné une nouvelle société enracinée dans le fleuve et la forêt, en partenariat avec les nations autochtones, avec une volonté de prospérer dans un nouveau monde.
Lorsque les Britanniques sont arrivés, cette civilisation n’a pas disparu. Elle a souffert, mais perduré. Et au fil du temps, elle a évolué jusqu’à la fédération que nous connaissons aujourd’hui.
Cette fondation n’était pas parfaite. Elle a exclu trop de gens. Elle s’est faite, en partie, au prix de la dépossession des peuples autochtones et du non-respect des promesses qui leur avaient été faites.
Cependant, cette fondation portait une idée qui nous a fait avancer. Celle selon laquelle l’unité ne requiert pas l’uniformité. Que nos différences sont une force à cultiver, et non un risque à gérer.
Cette idée a été portée, puis consolidée par nos institutions, génération après génération. Le Parlement. Les tribunaux. La Couronne. Les traités. La Charte. La fonction publique. Une presse libre.
C’est grâce à ses institutions qu’un pays aussi vaste et diversifié que le nôtre parvient non seulement à rester uni, mais aussi à prospérer.
Dans un monde plus dangereux, plus divisé et moins civilisé, les institutions sont plus importantes que jamais.
Il y a un an, Sa Majesté le roi Charles III a ouvert la session parlementaire en prononçant le discours du Trône – près de 70 ans après que le souverain du Canada a ouvert la session du Parlement pour la première fois.
La Couronne est le fil conducteur de notre vie constitutionnelle. Comme Sa Majesté l’a elle-même affirmé, « elle symbolise fièrement le Canada aujourd’hui, dans toute sa richesse et son dynamisme ».
Le gouverneur général est le représentant de la Couronne au Canada, le commandant en chef des Forces armées canadiennes et le gardien de nos traditions de paix, d’ordre et de bonne gouvernance.
Et, surtout, le gouverneur général est le gardien de notre ordre constitutionnel.
La part la plus exigeante de ce rôle est rarement visible. C’est le devoir de veiller à la formation et au maintien du gouvernement et, au moment voulu, de le démettre conformément aux lois et conventions. C’est un devoir qui exige un jugement sûr, beaucoup d’apprentissages et un engagement indéfectible à l’égard de la primauté du droit.
Voilà le mandat pour lequel j’ai demandé à Sa Majesté de bien vouloir nommer une Canadienne qui a consacré toute sa vie à ce principe.
C’est avec grand plaisir que je vous annonce donc que, sur ma recommandation, Sa Majesté a approuvé la nomination de l’honorable Louise Arbour en tant que 31e gouverneure générale du Canada.
Née à Montréal, Louise Arbour a fait ses études à l’Université de Montréal. Elle a été admise au Barreau du Québec en 1971 et au Barreau de l’Ontario en 1977.
Elle a commencé sa carrière comme chercheuse à Osgoode Hall et comme ardente défenseure des libertés civiles dans notre pays.
En 1987, Louise Arbour a été nommée à la Cour suprême de l’Ontario (telle qu’on l’appelait à l’époque). En 1990, elle a été nommée à la Cour d’appel de l’Ontario. En 1999, elle a été nommée à la Cour suprême du Canada.
Elle a connu l’une des carrières les plus exigeantes dans le milieu judiciaire canadien, amplement pour toute une vie, mais cela allait simplement lui servir de tremplin pour la suite des choses.
En effet, elle allait réaliser son travail de juriste le plus important à l’extérieur des tribunaux canadiens.
En 1996, le Conseil de sécurité des Nations Unies a nommé Louise Arbour à titre de procureure en chef des tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, les premiers tribunaux pénaux internationaux depuis Nuremberg.
Elle a alors hérité de deux institutions qui, selon plusieurs, étaient vouées à l’échec. Cependant, elle les a menées à la réussite.
Sous sa direction, les tribunaux ont prononcé la première condamnation pour génocide depuis l’adoption de la Convention sur le génocide en 1948 : le jugement Akayesu, qui a également établi pour la première fois que la violence sexuelle peut constituer une arme de génocide et un crime contre l’humanité.
Puis, en mai 1999, au milieu d’une guerre, elle a signé l’acte d’accusation à l’encontre d’un chef d’État en exercice, Slobodan Milošević, pour crimes contre l’humanité et violations des lois de la guerre.
Une première dans l’histoire.
Un nouveau précédent pour la justice, sans crainte ni favoritisme.
Il ne s’agissait pas là de prouesses techniques.
Ces réalisations constituent le fondement du principe moderne selon lequel aucune personne, aussi puissante soit-elle, et aucun État, aussi bien protégé soit-il, ne se trouve hors de la portée de la loi.
Ce principe est le fondement de la citoyenneté canadienne.
L’identité civique de notre pays repose sur l’universalité des droits : ce qui est dû à l’un d’entre nous est dû à tous, et ce qui est dû à une Canadienne ou à un Canadien est dû, selon notre tradition, à chaque être humain, qu’il ait ou non la chance immense de vivre ici.
En 2004, Louise Arbour a quitté la Cour suprême du Canada pour assumer les fonctions de haute-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme.
Pendant quatre ans, elle a donné une voix à ceux dont la dignité était bafouée, là où les personnes au pouvoir préféraient le silence.
Elle n’a pas bronché.
Elle n’a jamais confondu le fait d’être entendu avec le fait d’être en sécurité.
Il existe un troisième fil conducteur dans la carrière de Mme Arbour; celui-ci est moins souvent évoqué, mais tout aussi important.
À trois reprises, on lui a demandé d’examiner de près une institution qui avait manqué à ses obligations envers les personnes dont elle était responsable, et de définir les mesures nécessaires pour remédier à la situation.
En 1995, Mme Arbour a présidé l’enquête sur la Prison des femmes de Kingston, dont le rapport a contribué à moderniser les pratiques carcérales pour les femmes au Canada.
En tant que haute-commissaire, elle a exhorté le système des droits de la personne des Nations Unies à se montrer digne des personnes qu’il prétendait servir.
Et en 2022, après avoir mené un examen externe et indépendant, elle a rédigé et déposé un rapport sur l’inconduite sexuelle dans les Forces armées canadiennes. Ce rapport, dont les recommandations sont actuellement mises en œuvre, va redéfinir la justice militaire canadienne.
Son travail a une valeur en soi. Il nous donne également un aperçu des contributions que Louise Arbour apportera à Rideau Hall.
Notamment la conviction que les institutions constituent les piliers d’une société civile, et qu’il faut exiger des comptes de celles-ci pour qu’elles restent dignes de confiance.
Louise Arbour a occupé presque tous les postes qu’un juriste canadien puisse occuper, ainsi que plusieurs postes qu’aucun Canadien n’avait occupés auparavant.
Elle a reçu près d’une centaine de distinctions et de récompenses, dont 42 doctorats honorifiques décernés par des universités du monde entier. Elle est également compagne de l’Ordre du Canada, la distinction civile la plus prestigieuse de notre pays.
Mais sa carrière ne se mesure ni aux fonctions qu’elle a occupées ni aux distinctions qu’elle a reçues. Elle se mesure plutôt aux vies qu’elle a transformées dans le cadre de son travail : des survivants d’un génocide qui ont vu justice être faite de leur vivant, des femmes incarcérées au Canada dont les conditions de détention se sont améliorées parce que Mme Arbour a dit ce que personne d’autre n’osait dire et des membres de nos Forces armées qui peuvent aujourd’hui servir leur pays avec plus de dignité grâce au rapport qu’elle a rédigé.
Des millions de personnes dont les droits sont mieux protégés parce que, quelque part, une institution que Louise Arbour a contribué à bâtir a effectué son travail, et des millions d’autres grâce aux précédents et aux normes qu’elle a établis.
C’est cela, le service dans son sens le plus vrai. Un service non pas rendu à une fonction, mais à des principes.
Depuis plus de 50 ans, dans toutes les fonctions qu’elle a occupées, l’honorable Louise Arbour a toujours été animée par la même conviction.
La conviction que, pour qu’une société soit libre, les institutions de cette dernière doivent être tenues de rendre des comptes.
Que ce sont les lois qui font le rempart entre les plus puissants et les plus démunis.
Que la dignité de chaque être humain ne doit pas dépendre de facteurs aléatoires tels que la situation géographique, la citoyenneté ou des considérations de commodité.
Et que le rôle du Canada dans ce monde est de mettre ces principes en pratique et d’aider les autres pays à faire de même.
Il s’agit là d’une conviction typiquement canadienne qui est plus ancienne que notre Charte et qui dépasse nos frontières. Elle imprègne notre vie publique, de l’affaire « personne » au rapatriement de notre Constitution, et de la mise en place du régime d’assurance-maladie à la création des Nations Unies.
C’est la conviction qu’une communauté est plus que la somme de ses membres. Ce sont les institutions, les traditions et les engagements à travers lesquels nous choisissons de vivre ensemble.
C’est ce que Louise Arbour a consacré sa vie à défendre et à définir. C’est ce qu’elle apportera à la fonction qu’elle s’apprête à assumer.
Mme Arbour succédera à une gouverneure générale exemplaire.
Son Excellence la très honorable Mary Simon a été une représentante dévouée du Canada et de nos institutions, tant au pays qu’à l’étranger.
En tant que première personne autochtone à occuper ce poste, elle a mis à profit toute une vie consacrée à la défense des droits des Inuits, à l’autodétermination des peuples autochtones et à la préservation des langues, des cultures et des identités autochtones.
Elle nous a rappelé que la réconciliation est une responsabilité à vivre chaque jour, dans notre manière d’écouter, d’apprendre et d’agir.
Mary Simon s’est fait la championne de l’alphabétisation et de l’éducation, qu’elle considère comme les fondements de l’autodétermination.
Son leadership a aussi contribué à mettre l’enjeu de la santé mentale au haut de notre agenda national, en particulier dans les communautés nordiques et autochtones. Elle a su mettre en lumière des difficultés trop souvent négligées. Elle a ainsi donné une voix à tant de gens qui souffrent et qui sont trop souvent ignorés.
Son héritage perdurera non seulement grâce aux services qu’elle a rendus, mais aussi grâce à la manière dont elle s’est acquittée de sa mission : avec élégance, détermination et une foi inébranlable en notre pays.
À Son Excellence la gouverneure générale Simon, à Son Excellence Whit Fraser et à votre famille : merci pour votre dévouement exceptionnel envers le Canada.
À une époque où une grande partie du monde est secouée par des crises et où les plus graves d’entre elles se caractérisent par une intensité passionnée, l’histoire du Canada, nos institutions et nos traditions de longue date sont plus importantes que jamais.
Nous restons fidèles à nos convictions. Nous renforçons nos institutions.
Tout comme Mary Simon, Louise Arbour incarnera ce que le Canada a de meilleur à offrir aux Canadiennes et Canadiens et au reste du monde.
Un Canada qui est un bastion de sécurité, de prospérité et de justice; un phare pour un monde à la dérive.
Un Canada qui est lucide quant aux défis auxquels nous sommes confrontés et qui reste fidèle aux valeurs que nous défendons.
Un Canada qui n’est pas seulement fort, mais bon.
Un Canada qui n’est pas seulement prospère, mais équitable.
Un Canada qui n’est pas réservé à quelques-uns, la plupart du temps, mais qui est là pour tous, tout le temps.
Madame Arbour, au nom du gouvernement du Canada et au nom de l’ensemble de la population canadienne : merci d’avoir accepté de servir notre pays une fois de plus.
J’ai le plaisir de vous présenter la 31e gouverneure générale du Canada, l’honorable Louise Arbour.