Cathaoirleach Carey, membres du Conseil du comté de Mayo, merci; Taoiseach Micheál Martin, merci pour votre leadership et votre hospitalité; Mary, merci d’être parmi nous.
Ministres Cleary et Dillon, ambassadeurs King et Concannon, mon cher ami et collègue James Maloney; distingués sénateurs, chers amis – merci pour ce grand honneur et cet accueil chaleureux.
Monsieur le Taoiseach, je tiens à vous remercier encore une fois, entre autres, pour le dîner d’hier soir, qui a été une magnifique célébration des liens étroits qui unissent le Canada et l’Irlande.
Et je tiens à vous remercier d’être ici ce soir, et d’avoir été là ce matin et hier, alors que votre emploi du temps est chargé et que vos responsabilités sont nombreuses. Votre présence me touche profondément. Et comme l’a dit le Cathaoirleach, c’est formidable d’être de retour chez moi.
Je vais reprendre l’histoire que vous avez entendue, car elle compte beaucoup pour moi et fait partie intégrante de ma réflexion.
Il y a 41 ans, quand j’ai demandé la citoyenneté irlandaise, j’ai trouvé le baptistaire de mon grand-père venant de l’église St-Patrick à Aughagower.
Bien que presque effacée, à côté de son nom, mon arrière-grand-père Patrick avait apposé une marque.
J’ai souvent réfléchi à cette marque et elle n’est pas une marque d’absence, ni la marque de quelque chose qu’il ne possédait pas, mais une marque de présence, de ce qui lui était accessible. Une marque de témoignage, d’affirmation, à sa manière.
L’enfant dont le nom figure sur ce document, mon grand-père Robert, a grandi dans ce comté, a envisagé la vie ici et a décidé de traverser l’Atlantique en emportant avec lui cette marque, ainsi que les siècles qui l’ont façonnée.
Car l’histoire, les valeurs et la vocation d’ici, ainsi que l’humanité, sont bien plus profondes que la mémoire manuscrite.
Dans les champs Céide, cachées sous la tourbière, se trouvent les plus anciennes terres agricoles connues de la planète. Un siècle avant les pyramides, des agriculteurs cultivaient cette terre.
Saint Patrick a jeûné au sommet de la montagne qui surplombe ce village.
Gráinne Mhaol, la reine des pirates, régnait sur ces eaux.
Quand la famine a frappé, une personne sur trois a quitté le comté, aux mains de la mort ou pour refaire sa vie de l’autre côté de l’océan.
Quand le mildiou est revenu à Mayo en 1879, c’est ici que la Ligue agraire est née. En une génération, les agriculteurs irlandais sont devenus maîtres des terres qu’ils cultivaient.
Ce comté a été éprouvé sans se laisser abattre, a connu la beauté sans se fragiliser.
C’est ce comté qui a fait de ma famille ce qu’elle est.
Mes grands-parents ont quitté Mayo et traversé l’Atlantique pendant le départ massif de nombreux Irlandais, qui a influencé le pays tout entier.
Et le Canada a fait une chose inhabituelle avec ces nouveaux arrivants qui est tout à son honneur.
Il ne leur a pas demandé de se dénaturer pour trouver leur place chez nous. C’est la même chose avec chaque population immigrante.
Le constat fondamental du Canada est que l’unité n’est pas synonyme d’uniformité. Que nos différences sont des atouts à cultiver, et non des risques à gérer.
Au Canada, la foi, la langue, le patrimoine et les traditions ne sont pas des concessions faites à la citoyenneté. Ils en sont l’expression même. C’est pourquoi, comme l’Irlande, le Canada est un pays bilingue et fier de l’être.
Le Canada est une mosaïque, et non une terre d’assimilation. C’est une distinction importante. Les pièces d’une mosaïque ne se fusionnent pas. Chacune est collée à l’autre et ensemble elles forment un tout.
La beauté réside dans la composition, et pas dans l’amalgame.
Les Irlandais qui ont précédé mes grands-parents ont contribué à cette mosaïque.
Tout près de mon bureau, à Ottawa, des ouvriers irlandais – des milliers d’ouvriers – ont creusé un canal de 200 kilomètres à travers forêts, roc et marécages avec des outils manuels et de la poudre noire.
La maladie en a emporté plus d’un avant l’achèvement des travaux. Le canal Rideau est encore là aujourd’hui, et les gens y pratiquent leurs loisirs.
Il y a maintenant quatre millions et demi de Canadiennes et de Canadiens de descendance irlandaise. Ce n’est pas une communauté en marge, mais un courant traversant le cœur même du Canada.
Et c’est une communauté qui, comme toutes les autres diasporas canadiennes, s’inspire de sa patrie.
Quand j’étais gouverneur de la Banque d’Angleterre, j’avais une petite carte du comté de Mayo dans mon bureau de la rue Threadneedle, à Londres.
Comme un chemin à suivre, et pas une décoration.
Je la gardais là pour me souvenir d’où je venais, peu importe ce qui passait par ma porte : des chanceliers, des crises, le poids des marchés et des attentes. Ce n’était pas un objet sentimental. C’était structurel. Cette carte agissait comme un pilier.
Les Irlandais sont un pilier du Canada. Grâce à ce qu’ils ont bâti, parce qu’ils représentent des millions de vies, parce qu’un comté bordant l’Atlantique peut éclairer la route d’une personne de l’autre côté de l’océan.
Et ce qui était vrai pour cette carte l’est tout autant pour le Canada. L’histoire du Canada trouve ses racines un peu partout dans le monde.
Dans des endroits comme Mayo. Mumbai. Merseyside.
Des endroits qui éclairent la route, parce que notre pays en est un de fils conducteurs.
L’un des grands poètes de cette île le comprenait mieux que quiconque.
Dans son poème « Under Ben Bulben », Yeats formulait une demande qui a toujours semblé s’adresser à moi, même si je ne suis pas un poète.
« Poètes irlandais, apprenez votre métier. Chantez tout ce qui est bien fait. »
Souvenez-vous de la paysannerie, a-t-il dit. Souvenez-vous des moines, des rudes cavaliers, des seigneurs et des dames qui retournèrent à la glaise tout au long de sept siècles d’héroïsme. Tenez le fil de ceux qui ont laissé leur empreinte.
Puis, ayant parcouru toute cette histoire, toutes ces vies cumulées, il se rend à l’essence : l’indomptable cœur des Irlandais.
Indomptable : la qualité de celui qui persévère malgré la perte, le déplacement, des siècles de retour à la glaise et de renaissance.
Pas inchangé; simplement invincible.
Cet indomptable cœur des Irlandais, nous devons y faire appel en ce moment.
Le Canada et l’Irlande sont confrontés à un monde qui change rapidement.
Un monde plus dangereux et divisé qu’avant.
Un monde qui doit sembler aussi incertain que l’avenir a pu le sembler à mes grands-parents qui ont émigré.
L’ordre fondé sur des règles dont nous sommes les héritiers et dont nos pays ont longtemps bénéficié s’effrite, les valeurs que nous chérissons sont menacées et les partenaires fiables sont plus importants que jamais, car ils se font rares.
Le Canada croit que, face à cette période de rupture, un seul chemin subsiste : agir de manière positive, décider de ce dont demain sera fait.
Et, pour ce faire, il faut d’abord se tourner vers nos alliés les plus proches. Pour le Canada, c’est l’Europe. C’est l’Irlande.
Notre relation repose sur ceux et celles qui sont repartis de zéro.
Sur ces femmes et ces hommes qui ont traversé l’Atlantique en quête d’un avenir meilleur pour leurs enfants, d’un avenir qui leur était au départ inconnu.
Aujourd’hui, nous devons perpétuer leur héritage.
Pour que les valeurs dont nous avons hérité deviennent le pilier d’un monde meilleur pour ceux qui suivront.
Revenir à Mayo et avoir l’honneur d’assister à une réception officielle et d’avoir un si bel accueil, c’est un hommage à Robert et Nora.
Un hommage à la vie que mes grands-parents se sont offerte au Canada et qu’ils ont offerte à leurs enfants et petits-enfants.
Un hommage à l’indomptable cœur des Irlandais, partout dans le monde, qui demeurent fiers de leur héritage malgré la distance et le temps qui passe.
Mon arrière-grand-père n’aurait pas pu imaginer toute la distance parcourue par le « X » tracé sur ce parchemin à Mayo avant d’y revenir. Ce soir, ce retour aux sources prend tout son sens.
Le fil conducteur part de Mayo – de ses sols obscurs, de sa lumière de l’Atlantique –, franchit l’océan, traverse les hivers canadiens où l’Irlande a été gardée bien vivante, s’entrelace à la carte affichée au mur sur la rue Threadneedle et flotte jusque dans cette salle, ce soir.
Quatre générations. Deux océans. Un fil conducteur.
Je suis reconnaissant d’y être rattaché. Je suis reconnaissant d’être parmi vous, dans cette salle, de l’élégance avec laquelle vous perpétuez cet héritage et de l’honneur que vous me faites en m’accueillant ainsi.