Merci, Michael Fullilove, pour cette aimable présentation.
Depuis plus de deux décennies, cet institut a été le théâtre de certaines des conversations les plus importantes sur l’avenir de notre monde.
Je suis reconnaissant de pouvoir apporter ma contribution en cette période cruciale.
Ce soir, je décrirai ce que la rupture dans l’ordre mondial signifie pour les pays comme le Canada, la façon dont nous renforçons notre autonomie stratégique chez nous, en partenariat avec des alliés comme l’Australie, et comment nous façonnerons ensemble le prochain ordre mondial.
Parce que nous savons que le monde a changé et que nous devons changer nous aussi. Nous appréhendons le monde tel qu’il est au lieu d’attendre passivement qu’il devienne tel que nous le souhaitons. Nous pouvons mettre à profit la confiance et la légitimité que nous avons bâties au fil d’un siècle pour accroître notre prospérité et renforcer notre sécurité.
Si les puissances intermédiaires travaillent ensemble, nous pouvons faire plus que protéger notre souveraineté; nous pouvons bâtir un monde meilleur, plus prospère et plus juste que ce qu’il était auparavant.
L’ordre mondial est en pleine rupture. Les anciennes normes de l’ordre international fondé sur des règles sont en train d’être effacées, et le nouveau système qui finira par émerger est encore à bâtir.
Les institutions internationales ont souvent été trop lentes à réagir aux crises et trop inefficaces lorsqu’elles l’ont fait.
Cette rupture s’est produite peu à peu, au fil du temps.
Au cours des deux dernières décennies, une série de crises financières, sanitaires, énergétiques et géopolitiques ont mis en évidence les risques d’une intégration mondiale extrême.
Plus récemment, les grandes puissances ont commencé à recourir à l’intégration économique comme moyen de pression, aux droits de douane comme levier, à l’infrastructure financière comme moyen de coercition et aux chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter.
Les pays ne peuvent pas « vivre dans le mensonge » d’un avantage mutuel découlant de l’intégration lorsque l’intégration devient la source de leur subordination.
Sur le plan géostratégique, les puissances hégémoniques agissent de plus en plus sans contraintes ni respect pour les normes ou les lois internationales, tandis que les autres en subissent les conséquences.
Les répercussions extrêmes de cette perturbation se manifestent en temps réel au Moyen-Orient.
Pour être clair, le Canada considère depuis longtemps l’Iran comme étant la principale source d’instabilité et de terreur au Moyen-Orient. Le régime et ses mandataires ont assassiné des centaines de civils canadiens et causé des souffrances indescriptibles à des millions de personnes au Moyen-Orient et au-delà.
Malgré plus de 20 ans de négociations et d’efforts diplomatiques, l’Iran n’a toujours pas démantelé son programme nucléaire ni mis fin à ses activités d’enrichissement. Le Canada soutient depuis longtemps la nécessité impérative de neutraliser cette grave menace pour le monde.
Nous sommes solidaires de la population iranienne dans sa longue et courageuse lutte contre ce régime oppressif. C’est pourquoi nous appuyons les efforts visant à empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et à empêcher son régime de continuer à menacer la paix et la sécurité internationales. Nous nous engageons activement dans le monde tel qu’il est, sans attendre passivement l’avènement d’un monde tel que nous le souhaitons.
Nous adoptons cette position à contrecœur, parce que le conflit actuel est un autre exemple de l’échec de l’ordre international.
Malgré des décennies de résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies, le travail de l’Agence internationale de l’énergie atomique et une succession de sanctions et de cadres diplomatiques, la menace nucléaire iranienne demeure. Et voici maintenant que les États-Unis et Israël ont agi sans passer par les Nations Unies ni consulter leurs alliés, y compris le Canada.
Par conséquent, où en sommes-nous maintenant? Face à un conflit qui s’étend rapidement et à des menaces de plus en plus graves pour la vie des civils, le Canada réaffirme que tous les belligérants sont liés par le droit international. Nous condamnons les frappes menées par l’Iran contre des civils et des infrastructures civiles à travers le Moyen-Orient. Nous implorons toutes les parties, y compris les États-Unis et Israël, de respecter les règles d’engagement international.
Nous appelons à une désescalade rapide des hostilités et sommes prêts à contribuer à la réalisation de cet objectif. La résolution de cette crise nécessite un engagement en faveur d’une solution politique globale.
Le dialogue diplomatique est essentiel pour éviter que le conflit s’étende et s’aggrave. Les civils innocents doivent être protégés, et toutes les parties doivent s’engager à trouver des accords durables pour mettre fin à la prolifération nucléaire et à l’extrémisme terroriste.
Le Canada continuera de privilégier cette approche avec les pays qui partagent ses vues et les pays qui prennent part à des conflits. J’aimerais maintenant aborder la question plus large de la souveraineté et de la prospérité, en commençant par le contexte global.
Les puissances intermédiaires comme le Canada, et j’ajouterais comme l’Australie, devraient prendre conscience que cette cassure dans le système international représente une rupture définitive avec le passé, et agir de manière résolue pour assurer leur avenir commun.
La bonne nouvelle, c’est que nous avons la capacité de mettre en place les éléments importants d’un nouvel ordre qui incorpore nos valeurs, notamment le respect des droits de la personne, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l’intégrité territoriale.
En termes concrets, permettez-moi de mettre en relief trois principes qui nous aident à atteindre cet objectif.
Premièrement, les éléments nécessaires à la souveraineté ont évolué, et nous devons faire de même.
À l’heure actuelle, la conclusion que tirent de nombreux pays est qu’ils doivent acquérir une plus grande autonomie stratégique, et cette impulsion est compréhensible. Lorsque les règles ne nous protègent plus, on doit se défendre soi-même. Quand un pays ne peut pas se nourrir, s’approvisionner en énergie ou se défendre, il n’a guère le choix.
Au 21e siècle, les éléments nécessaires à la sécurité économique et à la prospérité de nos pays vont bien au-delà de l’alimentation, des énergies conventionnelles et de la défense, aussi importantes soient-elles.
Pour être souverain aujourd’hui, il faut avoir un accès fiable aux communications fondées sur des technologies spatiales et aux semi-conducteurs. Il faut un accès sans entraves à l’intelligence artificielle, à la souveraineté numérique, aux minéraux critiques, aux systèmes de paiement, aux technologies d’énergie propre et aux vaccins.
Les gouvernements et les entreprises ayant longtemps privilégié l’efficacité au détriment de la résilience, nous avons établi des chaînes d’approvisionnement et des relations commerciales qui créent une dépendance vis-à-vis des grandes puissances et des fournisseurs à très grande échelle pour des éléments essentiels à notre souveraineté. À l’heure où l’intégration est utilisée comme une arme, cela engendre des vulnérabilités fondamentales.
Par conséquent, l’impératif stratégique du Canada consiste à développer des capacités souveraines et à trouver des options résilientes dans ces secteurs cruciaux à l’échelle nationale et avec des partenaires dignes de confiance comme l’Australie, pour faire en sorte que l’intégration ne soit plus jamais une source de subordination pour nous.
Deuxièmement, ce n’est pas en agissant de façon isolée qu’on peut établir une véritable souveraineté, mais plutôt en optant pour la diversification et en forgeant des partenariats.
Le Canada s’emploie à créer un réseau dense de relations, de coalitions ponctuelles dans le cadre desquelles nous travaillons, en fonction de chaque enjeu, avec des partenaires avec qui nous avons suffisamment de points communs pour convenir d’une collaboration.
À l’opposé, les grandes puissances peuvent se permettre d’agir seules. La taille de leur marché, leur capacité militaire et leur pouvoir leur permettent d’imposer leurs conditions.
Ce n’est pas le cas des puissances intermédiaires comme le Canada. Lorsque nous ne négocions qu’au niveau bilatéral avec une puissance hégémonique, nous négocions en position de faiblesse. Nous acceptons ce qui nous est proposé. Nous nous faisons concurrence pour être les plus accommodants.
Ce n’est pas de la souveraineté. C’est faire semblant d’être souverain tout en acceptant la subordination.
Dans un monde marqué par la rivalité entre les grandes puissances, les pays comme le nôtre ont le choix : soit se faire concurrence pour obtenir des faveurs, soit s’unir pour créer une troisième voie qui aura du poids.
Cela engendre d’énormes possibilités de collaboration entre le Canada et l’Australie, au minimum pour limiter les risques, mais aussi pour accroître la prospérité et renforcer notre souveraineté collective.
Par exemple, le Canada, tout comme l’Australie, possède l’une des plus importantes réserves de minéraux critiques au monde. Nous disposons en abondance des minéraux les plus demandés et les plus nécessaires à la puissance militaire et économique. Nous renforçons notre alliance avec l’Australie dans le domaine des minéraux critiques, créant ainsi la plus grande réserve de minéraux détenue par des nations démocratiques de confiance.
Ensemble, nous produisons plus d’un tiers du lithium, un tiers de l’uranium et 40 % du minerai de fer dans le monde, et nous disposons d’une réserve financière combinée de plus de 25 milliards de dollars pour accélérer les projets. À l’échelle mondiale, nous figurons respectivement en première et en deuxième place dans la liste des pays les plus attrayants pour les investissements dans le secteur minier.
Je vais vous donner un autre exemple. Nous venons de lancer notre toute première Stratégie industrielle de défense. Au cours de la décennie, nous investirons 500 milliards de dollars dans l’ensemble de notre écosystème de défense. À l’heure actuelle, quand nous dépensons des capitaux dans la défense, 70 cents de chaque dollar vont aux États-Unis. Du point de vue de la gestion du risque, c’est insensé. Et cela n’a aucun sens lorsqu’on procède à une augmentation considérable de nos dépenses.
Un autre important pilier de notre stratégie consiste en l’établissement de partenariats avec des alliés qui partagent nos points de vue, comme l’Australie. Le radar transhorizon dans l’Arctique que nous mettons au point conjointement en est un exemple. Beaucoup d’autres initiatives peuvent suivre et, étant donné la nature évolutive de la guerre, cette collaboration peut aller de l’intelligence artificielle jusqu’à l’aérospatiale.
Les nations qui investissent dans leurs propres capacités dans des secteurs stratégiques et s’associent à des alliés partageant leurs vues multiplieront leur force pour former des coalitions. Ainsi, elles constitueront un bloc plus efficace pour dissuader toute agression, protéger leurs chaînes d’approvisionnement et réaliser leurs intérêts économiques fondamentaux.
C’est pourquoi le Canada diversifie rapidement ses partenariats.
C’est pourquoi nous avons signé 20 nouveaux accords économiques et de sécurité sur quatre continents au cours des 11 derniers mois.
C’est pourquoi nous avons été le premier pays non-membre de l’Union européenne à adhérer au programme « Agir pour la sécurité en Europe » qui vise l’acquisition de matériel de défense en Europe.
Et c’est également pourquoi nous collaborons avec l’Australie en vue d’établir un pont entre le Partenariat transpacifique et l’Union européenne, ce qui créerait un nouveau bloc commercial de 1,5 milliard de personnes.
L’Australie comprend bien la valeur des partenariats. Vos partenariats régionaux, dont l’alliance AUKUS et le Quad, de même que notre Alliance sur la production de minéraux critiques du G7, multiplient la puissance et l’efficacité globale de l’Australie.
Mon dernier point est qu’en travaillant ensemble, les puissances intermédiaires peuvent non seulement acquérir une véritable souveraineté, mais également contribuer à façonner le prochain ordre mondial.
L’Australie et le Canada ne peuvent pas exercer de contraintes comme le font les grandes puissances, mais nous pouvons nous unir, déterminer l’ordre du jour, définir les règles, et organiser et développer nos capacités au moyen de coalitions afin de produire des résultats rapidement et à l’échelle mondiale. Parce que nous avons deux avantages que les puissances hégémoniques n’ont pas.
Le premier est la légitimité et la confiance. Le Canada et l’Australie ont accumulé cela en abondance au fil d’un siècle. Nous respectons nos engagements. Lorsque nous signons des accords, nous les honorons. Lorsque nous nous joignons à des efforts multilatéraux, nous multiplions leur impact. Les autres pays savent que nous pensons ce que nous disons et apprécient notre partenariat.
Les puissances hégémoniques sont en mesure d’exercer des contraintes. Mais la contrainte a un coût, tant sur le plan de la réputation que sur le plan financier. Le changement imposé par la contrainte n’est pas durable. En revanche, s’appuyer sur la confiance de pays ayant des vues similaires pour travailler avec eux permet d’apporter des changements durables et de créer de nouvelles institutions et de nouveaux systèmes plus solides.
Les puissances intermédiaires ont plus de pouvoir que beaucoup ne le pensent.
L’Europe, l’Australie, le Canada, le Japon et la Corée du Sud : cette coalition représente un PIB supérieur à celui des États-Unis, des échanges commerciaux trois fois supérieurs à ceux de la Chine, les dépenses de recherche et développement les plus importantes au monde, 62 des 100 meilleures universités et la plus vaste source d’exportations culturelles à l’échelle mondiale.
Si nous travaillons ensemble selon une approche à géométrie variable, c’est-à-dire au sein de différentes coalitions pour différents enjeux, nous pouvons faire bien davantage que protéger notre souveraineté; nous pouvons bâtir une réalité meilleure, plus prospère et plus juste que ce qui existait auparavant.
Voilà l’évolution du multilatéralisme : renouveler l’ordre international au moyen de nouvelles institutions dotées de nouvelles capacités. Définir l’ordre du jour. Réunir les autres puissances intermédiaires pour bâtir un monde meilleur.
Pas tout d’un coup, mais plutôt un enjeu, un secteur stratégique, une coalition à la fois.
Merci beaucoup.